L’instant Philo

LA CONFIANCE

 

Parmi les valeurs les plus motivantes et régénératrice qui soient, la confiance semble la plus lumineuse. Mais, comme l’étoile dans la nuit, elle semble parfois bien éloignée. Marie-Claire Daupale nous montre le chemin de cette ascension lové au cœur même de notre esprit.

Marie-Claire Daupale

Enseignante de Philosophie

Qu’y a-t-il de plus touchant que la confiance d’un jeune enfant envers ses parents? Le tout petit qui entre dans l’apprentissage de la marche consolide son équilibre encore hésitant en donnant les mains à ses parents. Il sait qu’il peut compter sur eux pour le soutenir, l’encourager et l’aider à affermir ses pas encore maladroits, aussi longtemps que nécessaire. N’en va-t-il pas de même pour l’évolution spirituelle de chaque âme? Le Père céleste prend grand soin de chacun de ses enfants, il les protège et les accompagne de sollicitude en fonction de ses progrès, de ses aptitudes et de ses défis. Dès lors, nous pouvons nous demander pourquoi les peurs paralysent parfois les actions des hommes, les découragements ralentissent momentanément leurs élans créateurs et la méfiance s’insinue sournoisement dans leur cœur. Ne faudrait-il pas que les adultes ravivent régulièrement en eux une certaine candeur enfantine qui insuffle audace, confiance et joie à leurs mouvements, dans un regain de liberté? Il ne s’agit pas pour autant d’adopter une attitude aveuglément confiante, source de témérité, de désillusion et d’imprudence. Le sage, en effet, sait habilement associer la fraîcheur de l’innocence à la lucidité de l’expérience, la confiance au discernement. Mais cultiver un état d’esprit serein et confiant, porté par l’Amour éblouissant du Très-Haut, pousse à innover, aller de l’avant pour accomplir sa vocation, en assumant ses responsabilités.

La transparence d’une «conscience reliée» permet de cultiver un regard confiant sur les événements qui jalonnent le parcours de vie.

Le meilleur des mondes possibles

Etre au fond de soi persuadé que tout concourt au Bien, même ce qui n’en présente pas l’apparence immédiate, permet de cultiver une attitude optimiste qui n’a rien de candide, n’en déplaise à Voltaire! C’est ainsi que le philosophe Leibniz, génie universel du 17ème Siècle, affirme: «Tout est bien pour celui qui aime Dieu». Qu’est-ce à dire? Si Dieu existe, il possède toutes les qualités poussées à leur perfection. Il est donc infiniment bienveillant, omniscient et tout-puissant, ce qui Lui permet d’instaurer un monde harmonieux, au sein duquel tout contribue à rehausser la beauté et l’ordre admirable de l’ensemble. Il aurait pu créer un monde excluant le mal, la souffrance et les erreurs, mais ce monde n’aurait pas été le meilleur possible, car il n’aurait pas inclus la liberté de l’homme avec sa possibilité de choix, ni de ce fait son perfectionnement. Un monde où l’homme doit développer sa conscience afin de devenir acteur du Bien, et donc instrument de la volonté parfaite de Dieu, voilà la plus fabuleuse des possibilités que Dieu a actualisée! Précisons que le service de Dieu n’a rien d’asservissant, bien au contraire, c’est une clef de liberté. En effet, en méditant sur l’idée de Dieu et en comprenant qu’Il est infinie perfection, l’âme ne peut que ressentir un immense amour envers cet Etre infiniment aimable. Or, aimer, c’est vouloir librement et gratuitement servir l’être aimé. Dès lors, penser à Dieu, c’est l’aimer, par suite, vouloir se mettre à son service. Comment Le servir? Leibniz répond: en participant au dessein de Dieu qui est d’instaurer du Bien, donc en servant le genre humain. Ainsi, toute personne qui consciemment agit en vue du bien commun en témoignant de l’amour à son prochain, chante une louange à Dieu et inscrit ses actes dans l’harmonie du monde. Sur cet arrière-plan métaphysique, l’optimisme n’est pas seulement une attitude psychologique épanouissante, mais c’est aussi le résultat d’une logique solidement fondée sur des principes théologiques cohérents. La foi entre donc ici en conformité avec la raison. Méditer sur l’idée de Dieu, c’est L’aimer et Le servir et, de ce fait, participer activement à l’instauration d’un monde «le meilleur possible».

La confiance est de mise, car tout conduit au Bien, même ce qui au premier abord paraît néfaste. Le sage adoptera un regard constructif sur les situations qui lui occasionnent des difficultés, en ne focalisant pas son attention sur l’épreuve du présent, ce qui serait une attitude statique coupée du devenir, mais en sachant que son expérience individuelle s’inscrit au sein de la Création divine et, de ce fait, constitue une voie de perfectionnement qu’il doit non seulement accepter, mais encore aimer et célébrer afin d’en tirer pleinement profit. Tout est enseignement, encore faut-il le comprendre. En cultivant des vues larges et vastes, décentrées de son petit moi, le disciple peut donner du sens à ce qu’il qualifie de pénible et qui constitue en réalité l’une des marches le menant plus haut sur l’escalier de l’ascension spirituelle. Dans la tourmente, avoir confiance que Dieu cisèle les consciences afin qu’elles deviennent de purs diamants constitue un réconfort inébranlable.

La simplicité du regard

La confiance fondée sur un optimisme métaphysique autorise une candeur lucide. Rappelons que le mot «candeur» s’enracine dans le terme latin «candor» qui signifie blanc. Ainsi, la transparence d’une conscience reliée à Dieu permet de cultiver un regard confiant sur les événements qui jalonnent le parcours de vie d’une âme éveillée. Pour celui qui reste fixé sur l’envers de la toile cosmique (ou la matière seule), les noeuds qu’il aperçoit ne sont ni beaux, ni signifiants. Mais celui qui peut se hisser au-dessus et contempler l’endroit de cette toile (en accédant aux réalités spirituelles) découvrira que tout a sa raison d’être et participe à la réalisation d’une vaste et magnifique réalisation d’ensemble. Comment parvenir à cette «double lecture» (matérielle et spirituelle) des événements?

Le philosophe néoplatonicien Plotin répond : en apprenant à simplifier son regard. Pour cela, il convient de se déprendre des préoccupations strictement matérielles, d’entamer un mouvement de conversion intérieure, afin d’entrer dans «la course immobile» d’un voyage en Esprit. Cette découverte des espaces métaphysiques requiert une vie pure et donc des exercices cathartiques. Le miroir de l’âme doit être lisse, impeccable, pour pouvoir refléter les beautés immatérielles. En méditant sur de belles idées (des vertus par exemple), le disciple fait fleurir dans le jardin de son âme des semences de vérité. Cette ascension intérieure s’opère de façon très progressive (sur des années, et même des vies). Elle permet à l’homme de redécouvrir sa nature profonde qui est éternelle et unie à Dieu. En méditant sur le principe premier, l’Un dont on ne saurait à la limite parler, l’âme parvient à dépasser l’appréhension strictement rationnelle pour activer sa sensibilité mystique ou son intuition spirituelle. Tout en elle se simplifie, au sens où tout s’harmonise, s’apaise et s’éclaire. Au contact de la Source, l’âme avec confiance se désaltère. Pourvue d’ailes, cette âme aérienne reçoit la grâce de s’envoler vers le Très-Haut. Et ainsi que le dit le Psaume 91: «Celui qui demeure sous l’abri du Très-Haut repose à l’ombre du Tout-Puissant». C’est donc cette capacité à se relier à la Lumière divine qui permet à l’homme conscient de s’établir dans la confiance, car il se sait protégé, accompagné et guidé.

Abraham ou la confiance absolue en Dieu

Rappelons que l’étymologie du mot confiance renvoie à la «fides» (la foi, la créance, la croyance), d’où provient également le terme fidélité. Afin de goûter à la sérénité qu’offre la confiance en Dieu, il convient de faire preuve de foi. L’incrédulité ou le doute, en détournant du Père céleste, plonge l’âme dans l’isolement, les peurs et la méfiance. Le sage épris de Dieu saura éviter ces écueils. Sa confiance joyeuse, corrélée à une prudence vertueuse (et non pas frileuse), dessinera une révérence à Dieu. Mais l’on pourrait rétorquer qu’il est facile d’avoir la foi lorsque tout va bien. Pourtant, lorsque le temps des épreuves arrive, l’homme a tendance à se sentir abandonné, incompris et misérable. Une des clefs de l’enseignement du patriarche Abraham pour surmonter les épreuves est de se montrer inconditionnellement fidèle à Dieu, car c’est souvent après coup qu’advient un dénouement heureux. Le philosophe Kierkegaard, dans Craintes et tremblements, médite sur l’épisode biblique relatif à la ligature d’Isaac (Genèse, 22). Abraham a obtenu sur le tard un fils légitime, Isaac, avec son épouse Sarah. Ce fils qu’il avait tant désiré était toute son espérance. Et pourtant Dieu lui demande de l’emmener sur le mont Moriah et de le sacrifier en holocauste. Abraham ne regimbe pas, il ne doute pas, il grimpe sur le sommet de cette montagne et s’apprête à commettre l’irréparable, lorsqu’un ange l’arrête et remplace l’enfant par un bélier. Ce n’était qu’un test de foi dont Abraham est sorti victorieux. Il représente aux yeux du philosophe danois un véritable «chevalier de la foi». Abraham incarne la foi absolue, solide comme un diamant.

Une valeur d’audace

Bien entendu, cette épreuve si particulière n’est dévolue qu’à un très grand initié. Mais à plus modeste échelle, chacun doit apprendre à sacrifier à Dieu ce qui lui tient à cœur, qu’il s’agisse de ses projets, de ses désirs, etc. Dieu, qui est toute perfection, orientera la destinée de chacun de la meilleure des manières possibles. Bien souvent une impossibilité ou un arrêt est une protection divine qu’il faut savoir reconnaître. C’est ainsi que Ste Thérèse de Lisieux affirmait: «J’ai une si grande confiance en Dieu qu’Il ne pourra m’abandonner. Je remets tout entre ses mains». Ce lâcher-prise permet à l’âme qui cherche à se perfectionner d’éviter de se tourmenter inutilement. Il s’agit donc de s’en remettre régulièrement à Dieu, tout en agissant de son côté le mieux possible, en son âme et conscience, donc avec loyauté. Cette confiance en Dieu n’est nullement paresseuse, mais honnête et audacieuse. Si l’homme de cœur a authentiquement fait tout ce qui était à sa portée pour servir Dieu, quand bien même il lui arriverait de manquer de force ou de clairvoyance, des anges interviendront pour le soutenir et l’aider afin de parvenir à bonne fin. Les anges revêtent diverses formes, ils peuvent se manifester par une intuition, une rencontre, un signe, une vision ou un rêve, etc. Le psaume 91 annonce à celui qui fait du Très-haut son refuge: «Aucun malheur ne t’arrivera, aucun fléau n’approchera de ta tente, car il ordonnera à ses anges de te garder dans toutes tes voies. Ils te porteront sur les mains, de peur que ton pied ne heurte contre une pierre».

Afin de goûter à la sérénité qu’offre la confiance en Dieu, il convient de faire preuve de foi.

La transparence du cœur

«Rien de grand ne s’est fait sans passion», soutient le philosophe Hegel, ce qui signifie que la raison dépourvue du moteur affectif reste impuissante. Pour aller de l’avant, il convient de mobiliser sa sensibilité, ce qui permet à la conscience d’entrer en mouvement, de se départir de sa torpeur naturelle ou de son inertie confortable. Lorsque l’Amour de Dieu touche le cœur d’une personne, l’émotion profonde qu’elle ressent lui donne un élan qui l’émeut autant qu’elle la meut. Une raison lumineuse et une volonté constante doivent être associées à un cœur pur afin de pouvoir véritablement servir Dieu. Selon le philosophe Pascal «le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point», ce qui signifie que Dieu est sensible au cœur et non à la raison. Dès lors, la raison peut certes réfléchir à des sujets élevés, nous apporter de belles clartés, mais en dernière instance, c’est le cœur qui doit être touché, afin de régénérer l’âme en l’établissant dans une transparence intérieure, faite de douceur et de joyeuse confiance en l’Amour infini de Dieu. Le cœur, une fois dépouillé de ses troubles et de ses atermoiements, de ses craintes et de ses colères, peut redevenir calme et confiant, simple et serein. Il ne peut y parvenir réellement que s’il se fait réceptacle de l’eau pure de la Source, véritable bain de jouvence qui redonne vie à une spontanéité enfantine. Les couches de négations cumulées et d’endurcissements stratifiés se dissolvent lorsque le feu de l’Amour divin embrase une âme. Dans le Mémorial, Pascal relate son expérience de fusion mystique à Dieu en ces termes: «Feu (…) Certitude. Certitude. Sentiment, Joie, Paix (…) Joie, Joie, Joie, pleurs de joie.» Ce grand témoin de la foi invite toutes les âmes éprises d’Absolu à ne pas faillir, à poursuivre avec constance et ardeur leur pérégrination spirituelle pour bénéficier des Grâces inouïes qui comblent les âmes authentiques.

Bienheureux les cœurs purs…

La confiance en Dieu, qui n’est autre que la foi, requiert tout d’abord une raison éclairée par des principes métaphysiques solides, ce qui permet d’enraciner la conscience dans un optimisme lucide. Concevoir que tout contribue in fine à instaurer du Bien permet de cultiver une attitude positive, créatrice, généreuse, ouverte, tout en maintenant une vigilance avisée afin de ne pas tomber dans des illusions ou rêveries. Le principal bénéfice de cet optimisme philosophique est de donner courage à l’homme de Bien car ses actions droites ne sont pas «peine perdue» dans un monde apparemment chaotique. Derrière les désordres apparents se dessine une harmonie éblouissante à laquelle il participe. Cette confiance en Dieu ne peut toutefois se contenter d’une approche strictement rationnelle, il convient de la fonder sur des exercices spirituels réguliers permettant peu à peu de simplifier le regard intérieur en s’en remettant le plus souvent possible à la volonté divine. L’âme qui demande à Dieu de Le servir entre dans une véritable co-création, ce qui implique de sa part des efforts pour laisser advenir le meilleur d’elle-même, ne pas entraver les élans sublimes que Dieu lui insuffle. L’intégrité est un prérequis pour que la conscience puisse ressentir l’influence que la Grâce exerce sur elle. Un travail spirituel mené avec assiduité débouche progressivement sur des expériences mystiques de plus en plus bouleversantes, profondes et merveilleuses, offrant à l’âme une certitude inébranlable car vécue. «Bienheureux les cœurs purs car ils verront Dieu», affirme Jésus-Christ dans les Béatitudes. L’espérance de découvrir ces félicités intérieures ne peut que réconforter les âmes nobles, parfois désemparées, leur redonner confiance en un avenir spirituel radieux, en les portant à reconnaître la présence de Dieu dans leur vie et à déceler les signes de son incroyable Bienveillance. Dieu est Amour, donc la confiance en Lui et en ses adorables volontés est pleinement justifiée!